voyage à CASTELLON 2006

 

 Les resenas d'angel

A Castellón, tout commence au Desayuno petit déjeuner copieux

 

 

A mon départ pour la feria de la Magdalena de Castellón de la Plana, j'espérais bien pouvoir flanquer mon article d'un titre racoleur, du style « A Castellón, ça plane pour moi ! », tant la composition des cartels et les ganaderias retenues me faisaient aborder cette nouvelle temporada tout empli d'une ilusión non dissimulée.
Hélas, les deux premières des quatre courses auxquelles j'ai assisté me ramenèrent vite sur terre et confirmèrent une fois de plus l'adage bien connu : « corrida de expectación, corrida de decepción ! ». Ce fut plus particulièrement le cas de la première, puisque les très attendus toros de Fuente Ymbro, interdits chez nous pour cause de langue bleue, y étaient opposés à Miguel Angel Perrera qui venait d'en gracier un à Valence (le troisième en quelques mois…), à Sebastian Castella tout encore auréolé de l'indulto d'un Zalduendo à Motril (indulto certes injustifié, mais sans que cela n'enlève rien au mérite du torero), et à Matias Tejela dont je me rappelais les excellentes prestations de novillero que je ne lui avais jusqu'ici jamais vu confirmer.
fronton arènes de CastellonPatatras ! Devant seulement une demi-arène, Castella a été froid et stéréotypé, Perrera n'a jamais pu lier une série, et seul Tejela a su profiter de la bonne corne gauche du cinquième (oreille), sans pour autant forcer le talent qu'il n'a peut-être finalement pas ou plus. Les toros, d'assez moche présentation, n'avaient aucune classe, aucune transmission, et guère plus de charge, ce que craignait peut-être leur ganadero Ricardo Gallardo quand il confia au desayuno qu'il est plus honnête de vendre des meubles (son premier métier) que des toros : « avec les meubles, le client en a (presque) toujours pour son argent ! ». Heureusement, la tarde fut quand même sauvée par l'exceptionnelle prestation de Curro Molina, de la cuadrilla de Castella, tant à la brega au premier qu'aux banderilles au quatrième, lorsqu'il fut fort justement appelé à saluer montera en main.

La corrida du vendredi, au cours de laquelle Cesar Rincón, Morante et le Cid devaient affronter cinq exemplaires d'El Pilar et un de leurs frères de Moíses Fraile, fut une nouvelle déception malgré des gradins cette fois bien remplis. Le Fraile d'ouverture, superbe buraco, ne cherchait que les mollets du colombien depuis la première passe de cape et celui-ci dut abréger ; au quatrième, Cesar finit par trouver la distance et la bonne corne, la gauche à nouveau, sur laquelle il donna d'estimables naturelles de face, mais il perdit tout trophée lors d'une mise à mort plus que laborieuse. Morante laissa passer le second pour tout miser sur le cinquième. Mal lui en prit, car le toro, joli rouquin, voulant sauter dans le callejón, se retrouva coincé derrière le burladero côté soleil, où il resta plus d'une demi-heure avant d'être libéré de manière ubuesque à l'aide de vérins, de crics, d'un câble tiré par les spectateurs tandis qu'on le hissait vers le haut par la queue…Le président, insensible à ces mauvais traitements, refusa de le changer, et, après que Morante eût essayé de lui redonner confiance par une larga de rodillas (sa première à ma connaissance !!!), il se montra invalide et impropre à toute faena. Il fut fortement applaudi à l'arrastre tandis que président et torero ( ???) écoutaient la bronca.

Le matin, au desayuno, Jesus Manuel Cid portait une chemise vichy rose et blanche identique à celle avec laquelle il avait lui-même séparé les Victorinos lors d'un apartado Dacquois, un jour de succès. Il peut s'en acheter un lot entier, car il a à nouveau triomphé avec son premier toro, certes le meilleur des six, mais qu'il sut parfaitement comprendre et à qui il servit une autre faena essentiellement gauchère ponctuée de pechos enroulés d'une longueur et d'une lenteur incroyables et achevée d'un superbe volapié. Tout ceci lui valut deux oreilles indiscutables, une sortie a hombros, et même le prix du triomphateur de la feria, bien qu'il ait été un tantinet fumiste sur le dernier que, succès en poche, il ne chercha jamais à intéresser.

En résumé, ces deux corridas furent surtout l'occasion de comparer trois faenas composées en grande partie de la main gauche, et donc de juger des naturelles distillées par Tejela, Rincón ou le Cid, du placement des trois toreros, de la position de la muleta, de la hauteur de la main, ce qui permit, lors d'une tertulia improvisée pendant le desayuno du samedi, d'avancer l'idée que la sincérité n'est pas toujours payée d'oreilles…
Heureusement, les deux courses suivantes allaient être d'une toute autre teneur.

José Pedro Prados « El Fundi » es un torero.
Toujours et partout.
Dans l'arène et vêtu de lumières bien sûr, mais aussi en civil et dans la vie ordinaire, y compris au desayuno. Discrétion, distinction, élégance et amabilité le caractérisent. C'est d'un sourire qu'il répond aux applaudissements lors de son entrée. C'est avec passion qu'il évoque la future concours de Vic (qu'il attend avec plus d'impatience que celle de Bilbao le lendemain : c'est « sa course ! »). C'est ensuite avec un réel plaisir qu'il pose entouré des élèves de l'école taurine d'Arles venus le saluer. Et c'est en maestro qu'il défile au paseo quelques heures plus tard avec ses compañeros Padilla et Ferrera devant une arène archicomble pour affronter les Victorinos, alors qu'il ne sait pas encore qu'il aura le redoutable devoir d'en estoquer quatre - ce qu'il fit de quatre grands coups d'épée - , les siens bien sûr mais aussi les deux de l'infortuné Ferrera qui, dans un excès de précipitation, offrira imprudemment sa cuisse droite à son premier adversaire en présentant sa muleta trop haute lors de l'entrée a matar, alors qu'il tenait un grand succès après une faena templée bien conduite des deux côtés. (El Viti disait qu'on ne doit jamais se présenter a matar sans avoir donné deux ou trois passes por dentro, puis deux ou trois por fuera, et cela même si le toro s'est immobilisé tout seul dans la position idéale…) Or, plus qu'à ses propres toros avec lesquels il fut pourtant remarquable, c'est justement au dernier de la tarde, le second d'Antonio, que le Fundi fit étalage de l'étendue de sa classe et de sa domination. Ce dernier Victorino, difficile, encasté mais bronco, brave mais avec du genio, l'obligea à dessiner une faena dont deux critiques n'hésiteront pas à écrire le lendemain qu'elle mériterait de figurer dans tous les manuels des écoles taurines. Apparemment peu soucieux des derrotes assassins de son adversaire, il l'obligea par le bas à se fixer dans sa muleta tenue d'une poigne de fer, puis à rectifier la trajectoire de sa charge avant de lui imposer plusieurs séries impensables cinq minutes plus tôt. La demi-lame en place et d'effet rapide suffit pour que tombe du palco une oreille d'un poids considérable.
El FundiDu lot de Victorino, bien dans le type Saltillo, avec des toros fins et veletos, Padilla avait touché le meilleur et le pire. Le meilleur d'abord qui lui valut de couper une oreille après un toreo sincère et engagé et une bonne épée. Du bon Padilla. Le pire ensuite avec un manso perdido comme on en voit rarement, et encore moins dans cette ganaderia. Couard, s'enfuyant à la moindre piqûre en mugissant, jouant du chausson au passage des peones, il était sans aucun doute l'archétype du toro à punir des banderilles noires, dont la particularité n'est pas tant la couleur mais surtout la longueur du harpon, le but étant de remplacer quelque peu les piques non reçues. Or le président négligea de demander l'usage des viudas de manière aussi incompréhensible que l'avait été le comportement d'une majorité du public qui demanda que le toro fût renvoyé au corral. Il est en effet étonnant que les bons aficionados de Castellón ne sachent pas qu'on ne change un toro que pour un défaut physique. Pour le reste, a cada su lidia…(A ce propos, Rafael de Paula déclara un jour qu'il préférait les mansos aux bravos : « Il m'est tellement plus facile de courir derrière un manso que de m'arrêter devant un bravo ! ».) Toujours est-il que le toro ne fut pas changé, échappa aux banderilles noires, fut tant bien que mal (plus mal que bien) banderillé par le maestro (il n'aurait pas dû …), reçut sept ou huit simili-passes et un desplante moqueur, fut tué correctement et perdit une oreille ridicule avant d'être évacué dans la bronca générale. Padilla rendit aussitôt l'oreille à l'alguazil, mais ne s'interdit pourtant pas de sortir un peu plus tard a hombros, ce dont il aurait pu se dispenser, surtout après avoir assisté à la leçon magistrale du Fundi. Bref, ce fut une bonne course de Victorino, avec émotion, gloire, drame, et un intérêt toujours soutenu, même si la vuelta accordée à l'adversaire de Ferrera fut bien excessive. Inutile de dire qu'elle faisait encore l'objet de toutes les conversations pendant le desayuno du lendemain…jusqu'à l'arrivée, en jogging gris et bleu, tennis rouges, une serviette-éponge jetée sur les épaules, de David Fandila « El Fandi ».

Comme quoi une simple lettre change bien des choses : FUndi et FAndi.
U comme Unico et A comme Atletico ! Le mythe du torero venait soudain d'en prendre un coup et dès lors, dès la fin du desayuno, un curieux sentiment d'appréhension commença à m'habiter…Pour la dernière corrida de la feria, Borja Domecq ne s'était pas moqué des aficionados de Castellón. Malgré quelques armures suspectes, cinq des six Jandillas combattus, fins athlètes sans une once de graisse et au trapio parfait, furent tout simplement excellents, se montrant à la fois braves, nobles, mobiles et dotés d'une exceptionnelle fijeza dans la muleta, prouvant que, contrairement à certaines rumeurs, la maison mère ne s'était pas plus vidée de son sang qu'elle n'avait perdu son âme lors de la création de Fuente Ymbro, bien au contraire. Après que le castaño d'ouverture eût été changé pour boîterie, Jesulín livra au sobrero une première faena technique mais un peu froide achevée d'une bonne estocade qui fit tomber une oreille généreuse du palco. Il en obtint une autre de son second après avoir fait preuve de plus de douceur mais aussi de plus d'originalité, sans pour autant se surpasser devant un adversaire pourtant des plus collaborateurs. C'est aussi cette impression de facilité sans grande personnalité que m'a laissée le Juli au second de la tarde qui abandonna malgré tout un appendice sur le sable. Il en fut en revanche tout autrement avec le cinquième, le seul récalcitrant du lot, qui demandait beaucoup d'efforts, de fermeté au torero, et qui obligea Julián à utiliser toutes les ressources de son immense classe pour parvenir à le dominer et à couper une nouvelle oreille.Mais cette oreille là valait bien deux de celles accordées tout le reste de la tarde.

que dos ! que dos!Et on peut remercier le sort de n'avoir pas mis ce toro là entre les mains du Fandi, quand on pense à l'immense gâchis qu'il fit des deux meilleurs de la tarde, confirmant mon appréhension matinale. Le superbe melocotón sorti en troisième position et dont la robe faisait ressortir la sculpturale musculature rejoindra donc hélas dans ma mémoire d'autres toros restés inédits à cause de la médiocrité de leurs adversaires, comme Garapito de Cuadri à Vic devant Juan Cuellar ou encore Pamplones de Cebada Gago à Floirac devant Encabo. Il me faudra donc l'imaginer dans la muleta du Juli qui lui aurait donné la faena la plus juste ou de Rincón qui lui aurait donné la distance idéale, de Morante chez qui il aurait fait naître le duende ou de Castella qui, pieds joints et parfaitement immobiles, l'aurait enroulé cent fois autour de sa taille. Hélas, avec Fandi, il n'y eut rien de tout cela, mais un toreo vulgaire et aguicheur, fait d'une multitude de passes sans intérêt données sur le passage et avec l'aide du pico. Certes l'estocade fut portée avec sincérité, mais c'est un peu court pour une oreille… Mais puisque ça marche auprès du public, pourquoi changer ? Donc au sixième, re-belote. Et même un peu plus, puisque notre coureur de fond obtint du président qu'il l'autorise à poser une quatrième paire de banderilles dont le toro se serait bien passé, seule son extrême noblesse parvenant à compenser ses forces perdues pour la pseudo-faena à venir. En revanche, je me dois de reconnaître que l'estocade fut tout à fait exceptionnelle, et qui plus est d'effet immédiat. Sans aucun doute la meilleure mise à mort de ces quatre jours où les mauvaises furent pourtant rares. Une estocade qui vaut l'oreille. Soit. Mais pas deux ! Jamais ! Que le public demande la deuxième est une chose, mais que le président et ses assesseurs, seuls juges, l'accordent en est une autre. Puisqu'il n'y a pas eu de faena, qu'ont-ils donc bien pu vouloir récompenser ? Agiter le chiffon devant le nez d'un animal à bout de souffle après trop de courses inutiles ne s'appelle pas toréer, et les trophées ne sont pas fonction du nombre de tours de piste effectués par le torero, quand bien même les fait-il en marche arrière ! C'est donc sur ce sentiment d'injustice et cette déception finale malgré les trois toreros a hombros dans la liesse générale, bientôt rejoints par le mayoral (bravo), que s'acheva la feria 2006 de la Magdalena de Castellón de la Plana.

Si vous vous y rendez un jour, pour savoir ce qui vous attend le soir, surtout ne manquez pas les desayunos….

 

 Angel    

photos Paul Berthelot