
A mon départ pour la feria de la Magdalena de Castellón de
la Plana, j'espérais bien pouvoir flanquer mon article d'un titre racoleur,
du style « A Castellón, ça plane pour moi ! », tant
la composition des cartels et les ganaderias retenues me faisaient aborder
cette nouvelle temporada tout empli d'une ilusión non dissimulée.
Hélas, les deux premières des quatre courses auxquelles j'ai assisté
me ramenèrent vite sur terre et confirmèrent une fois de plus
l'adage bien connu : « corrida de expectación, corrida de decepción
! ». Ce fut plus particulièrement le cas de la première,
puisque les très attendus toros de Fuente Ymbro, interdits chez
nous pour cause de langue bleue, y étaient opposés à Miguel
Angel Perrera qui venait d'en gracier un à Valence (le troisième
en quelques mois…), à Sebastian Castella tout encore auréolé
de l'indulto d'un Zalduendo à Motril (indulto certes injustifié,
mais sans que cela n'enlève rien au mérite du torero), et à
Matias Tejela dont je me rappelais les excellentes prestations de novillero
que je ne lui avais jusqu'ici jamais vu confirmer.
Patatras ! Devant seulement une demi-arène,
Castella a été froid et stéréotypé, Perrera
n'a jamais pu lier une série, et seul Tejela a su profiter de la bonne
corne gauche du cinquième (oreille), sans pour autant forcer le talent
qu'il n'a peut-être finalement pas ou plus. Les toros, d'assez moche présentation,
n'avaient aucune classe, aucune transmission, et guère plus de charge,
ce que craignait peut-être leur ganadero Ricardo Gallardo quand il confia
au desayuno qu'il est plus honnête de vendre des meubles (son premier
métier) que des toros : « avec les meubles, le client en a (presque)
toujours pour son argent ! ». Heureusement, la tarde fut quand même
sauvée par l'exceptionnelle prestation de Curro Molina, de la cuadrilla
de Castella, tant à la brega au premier qu'aux banderilles au
quatrième, lorsqu'il fut fort justement appelé à saluer
montera en main.
La corrida du vendredi, au cours de laquelle Cesar Rincón, Morante et le Cid devaient affronter cinq exemplaires d'El Pilar et un de leurs frères de Moíses Fraile, fut une nouvelle déception malgré des gradins cette fois bien remplis. Le Fraile d'ouverture, superbe buraco, ne cherchait que les mollets du colombien depuis la première passe de cape et celui-ci dut abréger ; au quatrième, Cesar finit par trouver la distance et la bonne corne, la gauche à nouveau, sur laquelle il donna d'estimables naturelles de face, mais il perdit tout trophée lors d'une mise à mort plus que laborieuse. Morante laissa passer le second pour tout miser sur le cinquième. Mal lui en prit, car le toro, joli rouquin, voulant sauter dans le callejón, se retrouva coincé derrière le burladero côté soleil, où il resta plus d'une demi-heure avant d'être libéré de manière ubuesque à l'aide de vérins, de crics, d'un câble tiré par les spectateurs tandis qu'on le hissait vers le haut par la queue…Le président, insensible à ces mauvais traitements, refusa de le changer, et, après que Morante eût essayé de lui redonner confiance par une larga de rodillas (sa première à ma connaissance !!!), il se montra invalide et impropre à toute faena. Il fut fortement applaudi à l'arrastre tandis que président et torero ( ???) écoutaient la bronca.
Le matin, au desayuno, Jesus Manuel Cid portait une chemise vichy rose et blanche identique à celle avec laquelle il avait lui-même séparé les Victorinos lors d'un apartado Dacquois, un jour de succès. Il peut s'en acheter un lot entier, car il a à nouveau triomphé avec son premier toro, certes le meilleur des six, mais qu'il sut parfaitement comprendre et à qui il servit une autre faena essentiellement gauchère ponctuée de pechos enroulés d'une longueur et d'une lenteur incroyables et achevée d'un superbe volapié. Tout ceci lui valut deux oreilles indiscutables, une sortie a hombros, et même le prix du triomphateur de la feria, bien qu'il ait été un tantinet fumiste sur le dernier que, succès en poche, il ne chercha jamais à intéresser.
En
résumé, ces deux corridas furent surtout l'occasion de comparer
trois faenas composées en grande partie de la main gauche, et
donc de juger des naturelles distillées par Tejela, Rincón ou
le Cid, du placement des trois toreros, de la position de la muleta,
de la hauteur de la main, ce qui permit, lors d'une tertulia improvisée
pendant le desayuno du samedi, d'avancer l'idée que la sincérité
n'est pas toujours payée d'oreilles…
Heureusement, les deux courses suivantes allaient être d'une toute autre
teneur.
José Pedro Prados « El Fundi » es
un torero.
Toujours et partout.
Dans l'arène et vêtu de lumières bien sûr, mais aussi
en civil et dans la vie ordinaire, y compris au desayuno. Discrétion,
distinction, élégance et amabilité le caractérisent.
C'est d'un sourire qu'il répond aux applaudissements lors de son entrée.
C'est avec passion qu'il évoque la future concours de Vic (qu'il attend
avec plus d'impatience que celle de Bilbao le lendemain : c'est « sa course
! »). C'est ensuite avec un réel plaisir qu'il pose entouré
des élèves de l'école taurine d'Arles venus le saluer.
Et c'est en maestro qu'il défile au paseo quelques heures
plus tard avec ses compañeros Padilla et Ferrera devant une arène
archicomble pour affronter les Victorinos, alors qu'il ne sait pas encore qu'il
aura le redoutable devoir d'en estoquer quatre - ce qu'il fit de quatre grands
coups d'épée - , les siens bien sûr mais aussi les deux
de l'infortuné Ferrera qui, dans un excès de précipitation,
offrira imprudemment sa cuisse droite à son premier adversaire en présentant
sa muleta trop haute lors de l'entrée a matar, alors qu'il tenait
un grand succès après une faena templée bien conduite
des deux côtés. (El Viti disait qu'on ne doit jamais se présenter
a matar sans avoir donné deux ou trois passes por dentro,
puis deux ou trois por fuera, et cela même si le toro s'est
immobilisé tout seul dans la position idéale…) Or, plus qu'à
ses propres toros avec lesquels il fut pourtant remarquable, c'est justement
au dernier de la tarde, le second d'Antonio, que le Fundi fit étalage
de l'étendue de sa classe et de sa domination. Ce dernier Victorino,
difficile, encasté mais bronco, brave mais avec du genio, l'obligea à
dessiner une faena dont deux critiques n'hésiteront pas à
écrire le lendemain qu'elle mériterait de figurer dans tous les
manuels des écoles taurines. Apparemment peu soucieux des derrotes
assassins de son adversaire, il l'obligea par le bas à se fixer dans
sa muleta tenue d'une poigne de fer, puis à rectifier la trajectoire
de sa charge avant de lui imposer plusieurs séries impensables cinq minutes
plus tôt. La demi-lame en place et d'effet rapide suffit pour que tombe
du palco une oreille d'un poids considérable.
Du
lot de Victorino, bien dans le type Saltillo, avec des toros fins et
veletos, Padilla avait touché le meilleur et le pire. Le meilleur
d'abord qui lui valut de couper une oreille après un toreo sincère
et engagé et une bonne épée. Du bon Padilla. Le pire ensuite
avec un manso perdido comme on en voit rarement, et encore moins dans
cette ganaderia. Couard, s'enfuyant à la moindre piqûre
en mugissant, jouant du chausson au passage des peones, il était
sans aucun doute l'archétype du toro à punir des banderilles
noires, dont la particularité n'est pas tant la couleur mais surtout
la longueur du harpon, le but étant de remplacer quelque peu les piques
non reçues. Or le président négligea de demander l'usage
des viudas de manière aussi incompréhensible que l'avait
été le comportement d'une majorité du public qui demanda
que le toro fût renvoyé au corral. Il est en effet
étonnant que les bons aficionados de Castellón ne sachent
pas qu'on ne change un toro que pour un défaut physique. Pour
le reste, a cada su lidia…(A ce propos, Rafael de Paula déclara
un jour qu'il préférait les mansos aux bravos :
« Il m'est tellement plus facile de courir derrière un manso
que de m'arrêter devant un bravo ! ».) Toujours est-il que
le toro ne fut pas changé, échappa aux banderilles noires,
fut tant bien que mal (plus mal que bien) banderillé par le maestro
(il n'aurait pas dû …), reçut sept ou huit simili-passes et un
desplante moqueur, fut tué correctement et perdit une oreille
ridicule avant d'être évacué dans la bronca générale.
Padilla rendit aussitôt l'oreille à l'alguazil, mais ne
s'interdit pourtant pas de sortir un peu plus tard a hombros, ce dont
il aurait pu se dispenser, surtout après avoir assisté à
la leçon magistrale du Fundi. Bref, ce fut une bonne course de Victorino,
avec émotion, gloire, drame, et un intérêt toujours soutenu,
même si la vuelta accordée à l'adversaire de Ferrera
fut bien excessive. Inutile de dire qu'elle faisait encore l'objet de toutes
les conversations pendant le desayuno du lendemain…jusqu'à l'arrivée,
en jogging gris et bleu, tennis rouges, une serviette-éponge jetée
sur les épaules, de David Fandila « El Fandi ».
Comme quoi une simple lettre change bien des choses : FUndi
et FAndi.
U comme Unico et A comme Atletico ! Le mythe du torero venait soudain d'en prendre
un coup et dès lors, dès la fin du desayuno, un curieux
sentiment d'appréhension commença à m'habiter…Pour la dernière
corrida de la feria, Borja Domecq ne s'était pas moqué des aficionados
de Castellón. Malgré quelques armures suspectes, cinq des six
Jandillas combattus, fins athlètes sans une once de graisse et au trapio
parfait, furent tout simplement excellents, se montrant à la fois braves,
nobles, mobiles et dotés d'une exceptionnelle fijeza dans la muleta,
prouvant que, contrairement à certaines rumeurs, la maison mère
ne s'était pas plus vidée de son sang qu'elle n'avait perdu son
âme lors de la création de Fuente Ymbro, bien au contraire. Après
que le castaño d'ouverture eût été changé
pour boîterie, Jesulín livra au sobrero une première
faena technique mais un peu froide achevée d'une bonne estocade qui
fit tomber une oreille généreuse du palco. Il en obtint
une autre de son second après avoir fait preuve de plus de douceur mais
aussi de plus d'originalité, sans pour autant se surpasser devant un
adversaire pourtant des plus collaborateurs. C'est aussi cette impression de
facilité sans grande personnalité que m'a laissée le Juli
au second de la tarde qui abandonna malgré tout un appendice sur le sable.
Il en fut en revanche tout autrement avec le cinquième, le seul récalcitrant
du lot, qui demandait beaucoup d'efforts, de fermeté au torero, et qui
obligea Julián à utiliser toutes les ressources de son immense
classe pour parvenir à le dominer et à couper une nouvelle oreille.Mais cette oreille là valait bien deux de celles accordées
tout le reste de la tarde.
Et on peut remercier le sort
de n'avoir pas mis ce toro là entre les mains du Fandi, quand on pense
à l'immense gâchis qu'il fit des deux meilleurs de la tarde, confirmant
mon appréhension matinale. Le superbe melocotón sorti en
troisième position et dont la robe faisait ressortir la sculpturale musculature
rejoindra donc hélas dans ma mémoire d'autres toros restés
inédits à cause de la médiocrité de leurs adversaires,
comme Garapito de Cuadri à Vic devant Juan Cuellar ou encore Pamplones
de Cebada Gago à Floirac devant Encabo. Il me faudra donc l'imaginer
dans la muleta du Juli qui lui aurait donné la faena la
plus juste ou de Rincón qui lui aurait donné la distance idéale,
de Morante chez qui il aurait fait naître le duende ou de Castella
qui, pieds joints et parfaitement immobiles, l'aurait enroulé cent fois
autour de sa taille. Hélas, avec Fandi, il n'y eut rien de tout cela,
mais un toreo vulgaire et aguicheur, fait d'une multitude de passes sans
intérêt données sur le passage et avec l'aide du pico.
Certes l'estocade fut portée avec sincérité, mais c'est
un peu court pour une oreille… Mais puisque ça marche auprès du
public, pourquoi changer ? Donc au sixième, re-belote. Et même
un peu plus, puisque notre coureur de fond obtint du président qu'il
l'autorise à poser une quatrième paire de banderilles dont le
toro se serait bien passé, seule son extrême noblesse parvenant
à compenser ses forces perdues pour la pseudo-faena à venir.
En revanche, je me dois de reconnaître que l'estocade fut tout à
fait exceptionnelle, et qui plus est d'effet immédiat. Sans aucun doute
la meilleure mise à mort de ces quatre jours où les mauvaises
furent pourtant rares. Une estocade qui vaut l'oreille. Soit. Mais pas deux
! Jamais ! Que le public demande la deuxième est une chose, mais que
le président et ses assesseurs, seuls juges, l'accordent en est une autre.
Puisqu'il n'y a pas eu de faena, qu'ont-ils donc bien pu vouloir récompenser
? Agiter le chiffon devant le nez d'un animal à bout de souffle après
trop de courses inutiles ne s'appelle pas toréer, et les trophées
ne sont pas fonction du nombre de tours de piste effectués par le torero,
quand bien même les fait-il en marche arrière ! C'est donc sur
ce sentiment d'injustice et cette déception finale malgré les
trois toreros a hombros dans la liesse générale, bientôt
rejoints par le mayoral (bravo), que s'acheva la feria 2006 de la Magdalena
de Castellón de la Plana.
Si vous vous y rendez un jour, pour savoir ce qui vous attend le soir, surtout ne manquez pas les desayunos….
Angel
photos Paul Berthelot