Nîmes, ce sont des toreros auxquels des taureaux doivent donner la réplique, et sur le papier c'était alléchant.
Ça commencerait par la présentation dans le cirque romain des Robert Margé face à Curro Diaz, Vega et Bolivar, suivie d'une novillade matinale avec le déja vieux routier qu'est Roman Perez, le messie annoncé qu'est Tomasito et le fils de famille honorable Alejandro Esplà. On enchainerait avec le Juli et six taureaux de Daniel Ruiz, puis le lendemain matin on se réveillerait avec les génies de Julio Aparicio, Conde et Morante avant de communier avec Castella et six Domecq de différents élevages. Dimanche, on devrait prendre le café et les croissants avec Jean-Baptiste, Tejela et Talavante, et clore le tout par une alternative triomphale de Ruben Pinar, porté sur les fond baptismaux par le maestro Enrique Ponce sous l'oeil jamais rigolard d'un Perera qui cartonne partout cette année.
Tout avait plutôt bien commencé.
Dès le jeudi soir, le lot de Robert Margé, peut-être pas
tout à fait aussi bon que la presse locale voulut bien le dire, nous
avait livré au moins un grand taureau frisant l'indulto (comploté
au callejon?), grace à une superbe faena de muleta que
lui servit Salvador Vega, inventive, variée, fleurie, qui vous enchante
sur le moment et oubliée le lendemain. Paradoxalement, il reste plus
de souvenirs de sa seconde, bataille livrée de près à un
taureau plus rétif. Comme Curro Diaz nous servit quelques séries
inspirées et que Bolivar, s'il ne trouva pas les clés pour enchanter,
ne démérita pas, nous sortîmes en bon état pour affronter
le lendemain.
Malgré une novillade un peu décevante, pour bien continuer,
ça a plutôt bien continué avec Julian Lopez-Escobar et six
taureaux de Daniel Ruiz, élevage qui lui avait donné la réplique
dix ans plus tôt pour son alternative, et dont nous avions visité
la finca quelques jours plus tôt!
El Juli en majesté.
Une
beauté insoutenable, l'envie tout à la fois d'applaudir à
tout rompre et de ne pas applaudir pour savourer en soi-même l'écho
de la profondeur excessive des passes.
Comme trop, ça aurait été trop, en attendant Castella, par bonheur, le lendemain matin il ne s'est rien passé. Le trio Aparicio-Conde-Morante a profité du vent pour ne rien faire devant six taureaux plus sérieux que d'habitude pour une matinale nîmoise. J'attige, Aparicio a cru qu'il faisait quelque chose (pour cela on sortit de la naphtaline une oreillette de maison de retraite )
Mais ça a faillit mal finir l'après-midi, après deux oreilles au troisième, ça tournait en peau de chagrin, quatrième, cinquième, sixième taureau, rien! ça prenait l'eau de toutes parts et Sébastien perdait pied. Coup de génie : '"j'offre le septième!" et ça s'est conclu en apothéose, grace à un petit taureau ayant à peine passé l'age du novillat et qui en gardait l'allure le poids et la fraicheur, devant lequel Castella retrouva l'enthousiasme et le sitio après avoir banderillé. Nous pûmes alors déverser dans les rues de la ville toute l'allégresse populaire que l'ultime tercio avait exalté.
Le dimanche matin, en petit comité (sept mille personnes) Jean-Baptiste
obtint la troisième queue de la féria et l'on offrit un tour d'honneur
à un taureau qui n'en demandait pas tant, mais dont on apprit le lendemain
que sous le fer de Jose Vasquez, il appartenait en réalité à
Marie Sara, Christophe Lambert et ... Simon Casas.
Le toreo de Jean-Baptiste, toujours élégant mais un peu fade avait
pris du relief naguère, dans les éléments tourmentés
à Dax et à Madrid quand, impavide sous l'orage il obtint des triomphes
d'anthologie. Là, rien de tel, le temps était au beau et les taureaux
quelconques, ni faits ni à faire, auxquels ses compagnons de cartel livrèrent
des combats ni faits ni à faire. Pourtant nous eumes droit à une
oeuvre sans conteste de deux oreilles, d'une poésie délicate.
La plus belle série : deux passes et un rematé. Que l'interminable
Perera de l'après-midi en prenne de la graine!
Et ça a plutôt bien terminé.
Si on fit le cadeau empoisonné de trois oreilles à Ruben Pinar
pour son alternative, c'est le maestro Ponce qui s'offrit la coquèterie
de parcourir en dernier, à pied, le grand axe de l'ovale romain, malgré
les deux oreilles d'une leçon magistrale à la mulète administrée
à un grand taureau qui courut seul (panique en piste) quatre fois à
la pique. A voir l'émotion de Ponce saluant au centre de l'arène,
on pouvait penser qu'il faisait là, sans le dire, ses adieux à
Nîmes.
Les Vendanges 2008 : des taureaux bien adaptés à ce qu'on attend d'eux, des pattes et pas de mièvrerie excessive; le beaujolais nouveau servi par Salvador; l'élégante fraicheur du grand bourgogne blanc offert par Jean-Baptiste; le gout du champagne sabré après la poire et le fromage par Sébastien; les arômes d'un grand Médoc décanté par Enrique et un vin de très très longue garde élevé par Don Julìan qu'on rêve de redéboucher dans dix ans.