coralito : CONCERTO POUR MULETA ET HARMONIE

 

Il y a longtemps que j’attendais.
En fait, du jour où j’ai entendu pour la première fois CORALITO, "pasodoble andaluz con malagueña", j’attendais.
Bien que la loi des probabilités le rende justement plus qu’improbable, secrètement j’attendais cet événement. J’espérais sans y croire, mais j’attendais quand même.

Et voilà que l’improbable, l’incroyable, s’est produit.
Pour que cela arrive, il fallait que soient réunis non pas deux, mais trois éléments. 

D’abord, à la base de tout, un toro de classe bien sûr, un de ces toros qui « transmettent », comme on dit, sans que la définition de cette « transmission » ait jamais été tout à fait clairement énoncée : un toro mobile et qui embiste, un toro qui humilie, un toro noble, bien fijado dans la muleta, mais sans sosería aucune, et qui laisse toujours planer cet étrange sentiment de peur sans lequel la corrida ne serait pas la corrida.
Ensuite, cela va de soit, un grand torero, un jour d’inspiration, mais surtout un torero majestueux, au temple impressionnant, imperturbable quand les passes serrent le fauve contre lui, immobile et impassible quel que soit le terrain dans lequel il s’aventure.
Enfin, et c’est là que cela se complique, un chef de musique (el  jefe de la banda de música) à l’afición débordante, poussée à l’extrême jusqu’à choisir le morceau idéal, parmi ceux qu’il réserve à tel ou tel torero, afin d’«habiller » au plus près la faena qui a débuté sous ses yeux.

Or c’est bien ce qui s’est enfin passé le 14 août à Dax, quand Jean Garin, le jefe de l’harmonie La Nèhe a décidé de jouer CORALITO pour illustrer la communion de Sébastien Castella et de Duende, très grand toro de Victoriano del Río au nom prédestiné.

Enfin, car du jour où je l’ai entendu pour la première fois, sur disque, j’attendais en vain d’entendre CORALITO dans l’arène. Je me rappelle même avoir demandé il y a une dizaine d’années au précédent chef de La Nèhe, Henri Laborde, pourquoi il ne le mettait pas à son répertoire. Cet excellent aficionado m’avait répondu qu’il le réservait pour Joselito, le moment venu. Mais le moment n’est jamais venu. Bien sûr, le répertoire ne manque pas de titres pour accompagner les bonnes faenas : Martín Agüero, Puerta Grande, Opera Flamenca, Brisas del Moncayo et autres Recuerdo de Manolete pour ne citer que les plus connus et les plus joués. Mais aucun n’a cette solennité, cette majesté, cette lenteur, ce crescendo que l’on trouve dans CORALITO. Il contient pourtant un long solo de trompette, mais sans que cela gêne en rien le torero, contrairement à celui de Nerva, lequel, pourtant plus court, détourne l’attention du public en raison de son volume et de sa force.
Ici, tout est finesse et en harmonie avec la faena. D’ailleurs, l’impression qui me reste de ce moment de forte émotion est que l’instrument principal de l’orchestre a bel et bien été la muleta du maestro.

Comme si la faena elle même ce jour là avait été musicale :  les six statuaires millimétrées qui la débutèrent pour ouvrir le premier mouvement, andante, crescendo, forte, suivies de trois doblones pour amener le toro au centre, moderato ma deciso,  et les premiers derechazos de face signant la fin de ce prélude, piano, dolce ; puis le second mouvement, avec l’accompagnement des cuivres, lento, largo, maestoso, avant le fameux duo muleta et trompette, naturelles et tremolos, larghetto molto espressivo ; enfin le troisième mouvement, circulaires et changements de main, andantino grazioso, avec pour finir, quelques manoletinas serrées, allegro ma non troppo.
Et si la faena, c’est à dire l’interprétation du soliste, s’est si bien intégrée à la partition de l’orchestre, c’est à la fois parce que la musique  de Juan Alvarez Cantos s’y prêtait parfaitement, et sans doute aussi parce que Sébastien a compris ce que cette musique pouvait apporter à son toreo et a réussi à les mettre en valeur tous les deux de manière réciproque. N’a-t-il pas longuement préparé sa muleta pour que la première passe d’une série tombe sur le premier temps d’un mouvement ? N’a-t-il pas achevé une série triomphale suffisamment tôt pour que les applaudissements aient cessé avant le solo de trompette évoqué plus avant ? C’est en tout cas ce qu’il m’a semblé, tant j’ai été touché par cette incroyable beauté, visuelle et auditive à la fois.

Je m’en suis d’ailleurs ouvert à plusieurs amis Dacquois. Ont-ils rapporté mes propos ? Toujours est-il que le dimanche 10 septembre, pour accompagner Sébastien Castella dans une autre faena  qui sera aussi de deux oreilles, le jefe de La Nèhe a de nouveau décidé de jouer CORALITO. Hélas, Néné, gros toro fade de Samuel Flores, aussi vilain que son nom, n’arrivait pas au sabot de Duende question classe et transmission, et la magie du 14 août ne put se renouveler.  Mais n’est-ce pas mieux ainsi ?…                                                                                                                  

Angel