Lorsqu’en 1907 l’extremeño Juan Contreras Murillo acheta à Doña Tomasa Escribano, veuve de Joaquín Murube, quatre-vingt-dix vaches de ventre et trois sementales nommés Ráton, Aceituno et Manchonero, qu’il avait eu soin de choisir lui-même après une sévère tienta, il ne pouvait se douter qu’il allait être, en cette année du centenaire de l’encaste qui depuis porte son nom, et avec la complicité de quelques aficionados français, à l’origine d’un bel instant d’émotion partagée comme seule la tauromachie sait en offrir parfois.
Pourtant, a priori, la novillada piquée proposée en ouverture de la féria de Plasencia avec des toreros locaux, l’un âgé de 29 ans et inactif pendant deux temporadas et les deux autres comptant respectivement neuf et onze courses au cours de leurs deux premières saisons, qui plus est opposés aux novillos d’un élevage je l’avoue pour moi inconnu, n’attirait pas particulièrement l’attention, si ce n’est par… l’ « originalité » du cartel !
Par manque de temps autant que de curiosité je ne savais donc rien de « Valdealcalde » et ce n’est qu’à la sortie en piste du premier novillo que je remarquai que celui-ci portait ses fers à gauche. Cela me rappela aussitôt la réponse que m’avait faite Domingo Gonzalez, le mayoral de Baltasar Ibán, lorsque je lui avais demandé, voici déjà onze ans, pourquoi ses toros étaient marqués de la sorte : « Parce que ce sont des Baltasar Ibán ! ». Depuis, j’ai appris qu’il aurait dû me répondre : « Parce que ce sont des Contreras ». En effet, le marquage sur le côté gauche (fer, numéro et guarismo) est réservé, hormis ceux de Yonnet, aux toros de cet encaste. Du coup, mon attention monta d’un cran, du fait de la rareté de ces toros et de leur excellente réputation, tout au moins du point de vue de l’aficionado…. Et ce d’autant que je fus aussitôt intrigué par le fer, qui me semblait être un I dépassant d’un B majuscule, soit le même que celui des Ibán. Un examen attentif révéla qu’il ne s’agissait pas d’un I mais d’un J collé au B, non pas que le propriétaire soit la marque de whisky Jota B, mais parce que ce sont les initiales du fondateur de la ganaderia en 1931, Joaquín Santiago Bueso Aparicio. Ce n’est en effet qu’en 1990 qu’elle prit son appellation actuelle, du nom de la finca Peraleda y Valdealcalde, bien qu’appartenant toujours à la même famille, en l’occurrence à Doña Guillermina Sánchez Bonilla et à son fils Joaquín Santiago Bueso Sánchez. Voulue ou non, cette similitude de fers tombait à pic puisque je découvris dans le (superbe) programme de la féria que les toros actuels étaient les descendants de 26 becerras et 16 añojos purs Ibán acquis en 1984 qui remplacèrent le bétail jusqu’alors d’origine Albaserrada.
Baltasar Ibán ! Mon attention fut dès lors totale. Pendant vingt ans, ce nom a en effet été synonyme de triomphes, jusqu’à la fin des années 90. Et dire que c’est à la suite du combat héroïque de Cesar Rincón qui, le 07 juin 1994 à Madrid,se joua la vie face au bravissime et exceptionnel Bastonito, «toro de bandera», que les figuras commencèrent à ne plus vouloir affronter cet élevage, trouvant subitement ses toros trop agressifs ! Il est vrai qu’il est plus facile de se mettre devant des Garcigrande (les « Garcichicos » comme les surnomment avec mépris les toristes espagnols… !). Pourtant autrefois, les figuras obtenaient de retentissants succès avec eux, coupant régulièrement deux oreilles pendant la San Isidro : celles de Potrico pour Paco Camino et de Ganchero pour Angel Teruel le 24 mai 1976, celles de Campesino pour Manzanares en 77, celles de Fusilante en 78 et Peletero en 79 pour le Niño de la Capea. Et comment taire la corrida historique du 29 juin 1979 à Barcelone où Sabadito, Mejicano et Saltador laissèrent leurs six appendices aux mains d’El Viti, Palomo Linares et Paquirri ? Quoique moins triomphale, la décade 80 eut aussi de bonnes courses, comme à Dax en 85, Madrid en 87 et Séville en 88 et le début des années 90 était prometteur jusqu’à Bastonito…
Alors, qu’allaient donner ces novillos de Valdealcalde ? Allaient-ils révéler pleinement leur origine Contreras, ou plutôt l’effet de l’apport Domecq dû au croisement réalisé en 1969 par D. Baltasar Ibán Valdés avec les sementales Sonajero et Peleón provenant de Los Guateles, afin de modifier une morphologie devenue insuffisante ?
Car si la sélection effectuée par Juan Contreras Morillo entre 1907 et 1920 permit de fixer un comportement des plus intéressants pour la lidia, elle aboutit en même temps à un physique sensiblement différent des Murube originels : plutôt petit et manquant de poids, près du sol avec un fanon assez développé, le tronc court, le dos parfois ensellé, la tête large et plate au poil frisé (carifosco), ce toro au profil bréviligne caractéristique avait en outre comme principal défaut d’être cornicorto. Et lorsque Juan Contreras vendit subitement sa ganaderia après la mort de son ami Joselito à Talavera, les différents acquéreurs continuèrent à produire des toros bien dans le type de la casa, qui plaisaient tant aux toreros vedettes. Cela dura plus de 40 ans, jusqu’à ce que les excès (afeitado, anovillados) qui suivirent la guerre civile, mais qui répondaient aussi à la demande de quelques figuras, n’aboutissent à la mode inverse des toros exagérément lourds et très armés. Les petits Contreras n’avaient dès lors plus leur place.
L’apport Domecq modifia effectivement sensiblement leur morphologie, et les premiers exemplaires issus du croisement sortirent à Castellón en mars 1975 avec un franc succès. Vinrent alors les saisons triomphales déjà évoquées. Le pari de Dón Baltasar était gagné.
Vamos a ver ! Par leur trapio, les six exemplaires de Valdealcalde lidiés ce jour là à Plasencia avaient sans doute plus de sang Contreras , mais l’influence Domecq les avait cependant dotés d’armures plus que convenables, et un d’entre eux était colorado alors que le Murube originel est toujours negro. Mais au moral, c’est bien le comportement caractéristique de l’encaste Contreras qui rendit la course palpitante de bout en bout. Fougueux à la cape, les six novillos se réservèrent à des degrés divers sous la pique, mais ce fut toujours pour se livrer sans réserve lors du troisième tiers, révélant une noblesse croissante au fil du combat, mais sans aucune soseria, s’engouffrant avec alegria dans la muleta des toreros.
Comme l’ont écrit tous les revisteros, de Hoy au Periodico de Extremadura, de Burladero au Correo de Córdoba, ces novillos furent très au dessus de leurs opposants, qu’ils désarmèrent tour à tour. José Luis Benavente García, chef de lidia et fils du gérant des arènes, eut la chance de tomber sur le meilleur, le fameux colorado, numéro 122, venu remplacer le 116 initialement prévu, et qui quitta le ruedo sous une grande ovation. Bravo, bravissimo toro. Il lui servit une faena « intermittente » qui lui valut les deux oreilles alors qu’une aurait suffi, surtout après une épée trasera et trois descabellos. Mais il a sans doute gagné là son contrat annuel pour 2008…Et puisqu’il avait eu deux trophées, la présidence se devait d’en offrir un à Francisco Javier Pajares Paramio, de neuf ans son cadet, qui fut tout aussi méritant, mais qui transmettait moins sur les gradins au tiers garnis. Seul Luis Miguel Amado Gallego repartit bredouille, mais ce fut essentiellement par sa maladresse avec l’estoc alors qu’il avait fait étalage auparavant d’évidentes qualités de capeador : trois pinchazos et dix-huit descabellos à son premier, six et cinq à son second (!) .
Comme malheureusement trop souvent en Espagne, l’assistance commençait à quitter la plaza avant même la sortie des toreros, Benavente pourtant a hombros, quand les aficionados de la peña Angelina présents sur les tendidos décidèrent qu’il manquait quelque chose à l’issue d’une telle course, au cours de laquelle les six novillos avaient donné un jeu qu’Enrique Moreno aurait sûrement qualifié d’« absolutamente increíble » s’il avait eu à la commenter sur Andalucia…
Malgré son nom, Don Jésus Templado Castellano n’est pas Castillan puisqu’il vit à dix kilomètres du Portugal, tout près du Tage, au nord du termino municipal d’Alcántara, petite ville de 1731 habitants tout à l’ouest de la province de Cacéres. Il y exerce le beau métier de mayoral dans la ganaderia de Valdealcalde. Lorsqu’il accompagne ses toros, c’est presque toujours dans des arènes de la région, pour des courses sans grand retentissement. De toute façon, il n’a que trois lots par an, dont un (en 2003 et 2005) ou deux (en 2006 et 2007) pour le rejón. La novillada à pied est souvent lidiée à Plasencia, et celle de 2006 permit à Medhi Savali de couper trois oreilles, ce qui n’a pas empêché notre mayoral de rester modeste : si Alcántara est célèbre pour son aqueduc romain et pour avoir vu naître en 1499 San Pedro, patron de l’Extremadura, il y a peu de chances qu’elle le soit aussi pour ses toros…
Pourtant,
ce 07 juin 2007, Don Jésus Templado Castellano a encore des motifs d’être
satisfait. Ses six novillos ont été applaudis à l’arrastre,
et l’un d’entre eux méritait le pañuelo
azul. Seul, le dos contre un burladero, il regarde,
songeur, sortir les toreros, partageant secrètement leur succès.
Sur sa droite, il entend soudain qu’on l’appelle :
Mayoral ! Mayoral ! Il tourne la tête
et voit qu’on saute dans le callejón, qu’on vient vers lui, qu’on lui
parle dans un espagnol approximatif, qu’on le pousse vers le ruedo, l’invitant
à saluer. Il n’en revient pas. Serait-il à son tour victime d’hallucinations,
comme le fut si souvent San Pedro de Alcántara qui avait lui aussi coutume
de se tenir adossé pour méditer ? Si tel était le cas,
il comprendrait mieux la phrase restée célèbre de
Sainte Thérèse d’Avila disant à ses disciples:
« Bien heureuse
folie, mes sœurs ! Plût à Dieu que nous en fussions toutes
atteintes ! »… Mais non, il ne s’agit pas d’une hallucination.
C’est bien la réalité, comme en témoignent les spectateurs
encore présents qui se sont maintenant arrêtés pour l’applaudir,
tandis qu’il salue, chapeau à la main, dans une attitude très
Vicoise !
Lorsqu’il retourne au callejón, les aficionados français lui demandent de saluer à nouveau, pour une photo. Toujours modeste, il ne veut pas, il prétexte qu’on l’attend pour réembarquer les sobreros. Mais les français insistent. Alors, il finit par céder et lève son cordobès, espérant que personne ne remarquera ses yeux embués de larmes.
ANGEL