La
Feria del Caballo de Jerez de la Frontera est une feria flamenca. Entendez
par là qu’il y a toujours quelque chose pour surprendre, toujours un
détail pour la mémoire de l’aficionado, le plus souvent quand
il s’y attend le moins. C’est naturellement inhérent à la corrida.
Mais à Jerez, c’est différent. C’est différent parce que
cela ne concerne pas seulement les aléas du combat du toro et du torero,
mais aussi, et peut-être surtout, ce qu’il y a autour. Et ce sont tous
ces petits détails, ces surprises, ces anecdotes qui font le charme de
cette feria, en lui donnant d’ailleurs une délicieuse impression d’approximation.
Y hubo Cayetano.
Cela avait pourtant bien mal commencé le jeudi. Annoncer une « corrida en souvenir d’Alvaro Domecq » sans qu’aucun hommage ne lui soit rendu en piste a de quoi surprendre. A moins que cela aussi soit flamenco…Seuls les billets y faisaient référence puisque sa photo les illustrait. Mais pas de fer de Torrestrella dessiné sur le sable, pas de minute de silence au paseo, pas de brindis des toreros au ciel. Et si les toros combattus provenaient de son élevage, ils n’ont guère fait honneur à leur ganadero. Ponce et Juli n’ont rien pu faire face à eux, tant ils étaient fades et décastés. Et comme souvent en pareil cas, c’est le Fandi qui a tiré son épingle du jeu, puisque son seul art consiste à faire courir ses adversaires, bâtons en main, et à les tordre en tous sens par ses quiebros, ce qui ressemble plus à une course de rejón sans chevaux qu’à une corrida formelle…A son crédit, une extraordinaire paire sesgo por dentro au ras des planches qui fit lever la plaza ; à son débit, une faena superficielle au seul bon toro de l’après-midi. Si pour l’ensemble de son œuvre une oreille eût été méritée, les deux accordées furent totalement ridicules, même avec une estocade en place et pour une fois foudroyante. Pour débuter la feria del arte del toreo andalou, c’était plutôt raté…Heureusement, la suite fut meilleure, en tout cas plus flamenca. Y hubo Cayetano.
Le samedi par exemple, les areneros, aussitôt le paseo terminé, effacèrent consciencieusement les lignes blanches à l’opposé du toril. Etant donnés l’aspect anovillado des pupilles du Cuvillo et la pauvreté de leurs armures (?), on put penser un moment qu’il avait été décidé de supprimer le tercio de piques…Non. Il s’agissait en fait d’aplanir la surface de la piste, trop profondément rainurée, à la fois par la machine à chaux et par… les roues des automobiles exposées avant la course aux « quatre coins » de l’arène, offrant un contraste très flamenco avec l’authenticité du lieu et les pages de l’histoire taurine qui s’y sont écrites.
C’est
aussi ce jour là que la banda de música donna la pleine
mesure de son talent. Elle s’était déjà fait remarquer
depuis le début de la feria par quelques fausses notes et autres couacs
rarement entendus en pareils lieux sans pour autant la perturber d’aucune façon.
C’est cependant son interprétation de Nerva qui illustra le mieux
son inspiration flamenca. A lui seul d’ailleurs, le choix de Nerva
pour accompagner une faena de Morante avait de quoi étonner, quand
on sait que son solo de trompette détourne l’attention des spectateurs
de leur plaisir visuel et gêne le torero, et que son rythme rapide ne
convient guère à la subtilité du toreo andalou. Mais la
vraie surprise fut d’entendre le trompettiste tenir la dernière note
de la première phrase du fameux solo jusqu’à ce que le toro réponde
au cite de la muleta que le torero de La Puebla lui présentait. Etant
donnée la lenteur de la préparation du cite et le peu d’embestida
du toro, ce trompettiste réalisa
un authentique exploit, salué comme il se devait par le public d’un grandiose O-lé, dans
le plus pur style flamenco.
Côté tauromachie, il y eut donc cette faena fine et superbement ciselée de Morante, que l’on espérait après l’extraordinaire mise en suerte du toro au caballo, d’un simple arc de cercle dessiné en douceur par la cape tenue en hauteur et d’une seule main, juste pour lui montrer le chemin. Les deux oreilles n’étaient pas volées, mais le Président trouva le moyen de se ridiculiser en demandant que la dépouille fasse une vuelta, ce qui non seulement était totalement incongru au vu de la banalité du pseudo-cornu, de son manque de trapio et de l’absence de pique véritable, mais dévaluait en outre le mérite du torero. Est-ce pour ces raisons que le train d’arrastre, que l’on vit très pressé pendant ces trois jours, commença à évacuer le toro au grand galop ? Toujours est-il que l’alguacilillo dut intervenir en courant pour l’arrêter et lui faire exécuter le tour de piste ! Ambiance flamenca assurée, et heureusement, car il n’y a rien à dire du reste de la course : ce jour-là, comme souvent, Finito ne voulait pas et, comme parfois, Manzanares ne pouvait pas. Et quand il n’y a pas de toros…
Dernier détail : Morante et sa cuadrilla quittèrent les arènes en calèche sous les vivats, comme sur les gravures d’il y a deux siècles, et c’est une autre image très flamenca qui restera sur les rétines. Avec la course du vendredi bien sûr. Y hubo Cayetano.
Car c’est le vendredi
11 mai 2007 que l’aficionado gardera dans son musée. Le cartel par lui-même
était déjà flamenco. Padilla associé aux
frères Rivera pour affronter des Domecq de la maison mère, voilà
qui sort de l’ordinaire. Padilla, qui aurait bien voulu toréer dans le
style des fils de Paquirri. Hélas, le premier Juan Pedro ne permettait
rien, et au second, il subit, après avoir glissé, une impressionnante
voltereta, sans conséquence grâce au Fandi qui sauta en piste et
en civil depuis le callejón, mais qui le laissa cependant groggy et sans
possibilité artistique ultérieure. Francisco Rivera Ordoñez,
lui, aurait bien voulu banderiller comme le « cyclone de Jerez ».
Hélas, il ne sait pas et il se mit en difficulté en glissant lui
aussi devant le premier de Padilla avec qui il alternait. C’est peut-être
pour compenser son inexpérience qu’il nous offrit en revanche le
détail de la feria en citant son second toro par des pasitos de costalero,
ceux-là même qu’il fait durant la semaine Sainte lorsqu’il porte
la Vierge de Triana. Auparavant,
une bonne faena à son premier avait déclanché une pétition
unanime que le Président refusa de voir, après sa générosité
excessive de la veille, déclanchant une bronca comparable à celle
de Vic lors des adieux de Richard Milian qu’il pensa arrêter en sortant
le mouchoir destiné à faire entrer le toro suivant alors que Frán
n’avait pas encore salué ! Ce comportement pour le moins flamenco
de la présidence provoqua évidemment une nouvelle extrême
confusion, l’alguacilillo se ruant au patio de caballo pour couper une oreille
qu’il pensait avoir été octroyée…Heureusement, le torero,
lui, avait mieux compris et il entreprit
sans attendre une double vuelta sous
un monceau de fleurs. Y hubo Cayetano.
Disons-le
d’emblée, ce fut plus qu’une surprise, une véritable révélation.
Vêtu de lila y azabache,
il défila tout d’abord tête couverte, ne se rappelant qu’à
mi-paseo que c’était sa présentation en tant que matador de toros,
même s’il avait connu dans ces arènes le triomphe d’une puerta
grande pendant son année de novillero. Son premier adversaire n’avait
de notable que la devise noire rappelant la mort récente de Fernando,
fils de Juan Pedro. Le benjamin des Rivera (de 3 ans par l’âge mais de
11 par l’alternative) trouva pourtant le moyen de lui extraire quelques passes
sobres exécutées avec une parfaite orthodoxie, main basse, muleta
tendue et en citant de face, mais sans fioritures, sans adornos, sans ces détails
flamencos qui différencient les toreros du sud du desfiladero
de Despeñaperros de ceux du nord.
Le Président, sans doute mal à l’aise après l’erreur
commise avec son frère, accorda une oreille généreuse.
Et arriva le sixième, brindé à la Duchesse d’Albe, ex-belle-mère
de Frán. Sans doute histoire d’alimenter la presse people !... Y
hubo Cayetano. Comme toujours en pareil cas, il est illusoire de chercher
à décrire une émotion vécue. D’autant qu’elle n’a
pas été forcément ressentie de la même manière
par tous. Contentons-nous donc de dire qu’avec la souplesse de son poignet,
et quand, comme ce jour-là, il est touché par la grâce (le
duende ?), il est capable d’agrémenter ses faenas, pourtant
très classiques et épurées (n’est-il pas conseillé
par Curro Vasquez ?), de touches poétiques des plus délicates.
Et quand l’arène l’accompagne de palmas por bulería, on
est en plein arte flamenco. L’apothéose de la faena fut sans conteste
la dernière série de trois naturelles, d’une lenteur, d’une longueur
et d’une profondeur incomparables. Une bonne épée, un descabello
engagé, deux oreilles, et sortie a hombros par la puerta grande, après
une vuelta très fêtée sous les cris mélangés
« to-re-ro » et « guapo ».
Pour copier Lorca, « hubo principe en Jerez ».
Y estuvo Cayetano.
ANGEL