Edito del Claudio- 18/03/08
LA LEÇON DE CESAR
Cesar Rincon s’est retiré des arènes, et
c’est une sensation étrange de se dire que l’on ne
verra plus en piste le maestro colombien. Ainsi passe le temps…
Sa carrière restera pour moi le reflet sans fard d’une vie
de torero, remplie de bonheurs et de drames et marquée par la
volonté extraordinaire d’un homme qui a tout donné
et sacrifié pour gagner le respect de tous. Une aventure humaine
exemplaire. Dans mes souvenirs, il en est un plus fort que les autres.
Ce jour-là fut une grande révélation et je repense
encore à ce moment comme si c’était hier…
C’était en Arles. Il pleuvait, faisait froid et
l’ambiance était tristounette dans le cirque Romain. Le
public, maussade, protestait tout. Les toros tombaient… et les
efforts des toreros n’allumaient aucune étincelle. Le
président en mal de trophées avait pourtant osé
sortir le mouchoir en première partie de corrida, mais ces
oreilles-là ne m’ont laissé aucun souvenir ! Les
deux autres matadors étaient Victor Mendes, peu inspiré
et froid, et Chamaco qui, malgré quelques excentricités,
les deux genoux dans la gadoue, m’avaient laissé de
glace…
« No hay quinto malo » prédisaient les superstitieux
quand sortit le second adversaire de Rincon, un negro, haut sur pattes,
mal armé, et pour tout dire assez moche…
Jusqu’à ce que le torero aille chercher
l’épée de mort, il ne s’est rien passé
! Le toro était très compliqué et rien ne semblait
fonctionner. La cuadrilla de Cesar était dépassée
et toute la lidia donnée dans une belle pagaille, rien de bon
pour mettre en confiance le torero pour la faena. Pas de brindis et un
maestro à la mine soucieuse. Je pense qu’aucun aficionado
sur les gradins à ce moment-là n’aurait
parié un centime sur un triomphe éventuel. Les
professionnels dans le callejon, dont Luis Alvarez, son apoderado,
incitaient le Colombien à tuer rapidement l’animal.
Quelques tentatives à droite et à gauche en cherchant le
bon terrain ne donneront que deux sérieux avertissements, le
toro s’avisant avec sournoiserie et violence. Devant tant de
difficultés, le torero sembla se résigner et rejoint la
barrière pour prendre l’estoc. J’étais
situé idéalement sur les gradins et juste en face de
Cesar qui, une fois l’épée en main, semblait
désespérer de ne pas avoir trouvé la solution, se
parlant à lui-même et hochant la tête tout en
retournant vers son toro. Et à la surprise de tous, il
l’entraîna au centre… se recula, pris la muleta dans
la main gauche et cita de loin et très croisé le toro qui
démarra comme un train vers le torero, un quite ou double de
folie ! et là, surgissent de nulle part deux séries de
passes engagées, le maestro se jouant la vie à chaque
instant et retournant le public entier comme un seul homme. Quelques
passes aidées pour cadrer le toro et une estocade parfaite, deux
oreilles méritées et une arène bouche
bée…
Le tour de piste, les trophées en main, fut accompli très
lentement, le torero savourant l’instant comme la
récompense ultime de tant d’efforts…
Ce jour-là, il n’y eut pas d’envolée lyrique,
de temple et d’harmonie mais la volonté et la
sincérité d’un homme qui par la distance
donnée à ce toro et par son engagement lucide et
déterminé avait forcé l’animal à
admettre sa muleta et à se rendre à lui. Et ce
jour-là j’ai compris; les quatre grandes portes à
Madrid en 1991, comment ce torero était arrivé au sommet,
lui qui a ramené la tauromachie à ses racines, à
ses valeurs premières. Inoubliable.
C’était il y a 15 ans et Cesar Rincon a continué
par la suite à donner des leçons à tous les
publics taurins du monde malgré les cornadas, la maladie et une
certaine injustice des publics espagnols parfois. Son combat
madrilène face au fameux « Bastoncito » de Baltasar
Iban est un sommet dont on ne se lasse pas.
Je garderai toujours dans un coin de ma tête l’image de ce
petit homme à un bout de la piste arlésienne, citant
à 20 mètres un grand toro noir…