A l’origine, les banderilles (bâtonnets de bois blanc ornés de papier crêpons, mesurant environ 70 cm et terminés par un harpon de 4 cm) étaient posées une à une par les matadors lors de courses téméraires et rapides dans l’unique but d’épater les spectateurs. La pose par paire était alors exceptionnelle et elle le resta jusqu’à la fin du premier quart du 18ème siècle quand furent instituées les règles de la corrida moderne. Mais c’est avec les deux grands théoriciens de la corrida, Pedro Romero à la fin du 18ème siècle et Francisco Montes au 19ème, qu’elles acquirent leurs lettres de noblesse puisque non seulement elles furent conservées au cours de la lidia mais que leurs poses furent même classées et codifiées au point d’en faire un des trois tercios du combat. Or l’évolution de la tauromachie a été telle depuis cette époque, et notamment depuis le début du siècle dernier, que l’on peut légitimement se poser la question du bien-fondé du deuxième tiers à l’heure actuelle.
Le banderillero Curro
Molina posant les banderilles
Car quel était le but originel de ce tercio ? Il ne s’agissait nullement de diminuer la force du taureau, mais plutôt d’occuper un temps où on le laissait récupérer de ses rencontres avec les piques avant son combat final et sa mise à mort. Mais de nos jours, la suerte de picar est réduite à la portion congrue et la faena de muleta extrêmement longue. Dès lors, le toro a-t-il toujours besoin de récupérer et ses courses après les banderilleros lui laisseront-elles assez de ressources ensuite ? Autrement dit, le deuxième tiers est-il toujours utile ?
La plupart des avis sont négatifs, la majorité des auteurs émettant l’hypothèse que la pose des banderilles ne sert à rien. Pour André Viard par exemple, ce n’est qu’un temps de récupération qui doit être très bref, avec le moins de passes possible. Pour le site Camposyruedos, il s’agit d’un intermède artistique sans utilité, soit rapide et alors souvent bâclé, soit trop long et épuisant pour le taureau. Pire, pour Claude Popelin, le second tiers « ne sert à rien d’autre que de donner au taureau les défauts qu’il n’avait pas… » !
D’autres
cependant pensent qu’il s’agit d’un intermède pendant lequel le taureau
« se repose, s’aère, récupère » après
la pique, certains allant même jusqu’à dire qu’il « reprend
courage ». C’est le cas de Georges Lestié qui écrit
dans ses Règles et Secrets de la Corrida : «… l’homme,
découvert, provoque le fauve, l’évite de justesse, et de ce fait
la bête reprend goût à la lutte. La piqûre des harpons,
bénigne en vérité, l’émoustillera, le stimulera,
tandis que les coups de tête fatigueront les muscles de son cou. Enfin,
les charges, les virevoltes, feront perdre au bicho de sa vitalité, le
prépareront pour le troisième tiers…». Mais c’est Jean-Pierre
Darracq qui se pose en principal défenseur des banderilles, et il
explique (dans Afición) sa position ainsi : « …il
faut savoir si le premier tercio a été correctement exécuté…Le
port de la tête est-il correct, meilleur ou pire qu’avant ? Les pattes
ont-elles résisté ?
Le taureau n’a-t-il pas acquis quelque défaut jusque là
inaperçu ? Conservera-t-il la vigueur nécessaire pour répondre
aux exigences du tercio final ? Nous le saurons par la manière dont
va se dérouler l’épisode des banderilles. Mais nous n’aurons une
connaissance relativement exacte de l’état du taureau que si le tercio
est correctement et rapidement mené...». Et malgré tout, El Tio Pepe prend bien
la précaution d’ajouter que sa théorie n’a de sens qu’avec des
banderilleros habiles, adroits, intelligents, rapides, précis, ce qui,
avouons-le, n’est pas la majorité de la profession…
Au final, le bénéfice résultant du deuxième tiers semble donc bien mince par rapport au risque de voir le taureau apprendre à couper le terrain, à frapper de côté, et devenir méfiant, ce qui se résume en un mot : « se décomposer ».
Mais dans tout ce qui précède, il n’est pratiquement question que du comportement du taureau, de son aptitude « morale », plus rarement de son aptitude physique. Le vétérinaire taurin est bien sûr aficionado et donc parfaitement sensible aux arguments rapportés ci-dessus, mais il garde néanmoins un œil professionnel sur l’animal. A-t-il la même opinion en observant son évolution au fil du combat ?
La
réponse est partagée, car
la restriction avancée par Jean-Pierre Darracq reste de
mise : tout dépend de la manière dont le tercio est
mené, bien que les raisons ne soient pas les mêmes puisque elles
n’ont trait qu’à la physiologie et à la
pathologie.
Regardons ce qui s’est passé pendant le premier tiers.
L’animal est sorti dans l’arène à allure souvent vive, il a fait quelques tours de piste, tête bien en l’air, puis, petit à petit, il a mis la tête dans la cape, et peu a peu il a baissé la tête. Sur les dernières véroniques, son mufle touchait le sol. Dans le même temps, ses membres, en particulier les antérieurs, ont été soumis à des chocs avec le sol lorsqu’il sortait en bondissant des premières passes, puis à des torsions lorsque, capté par l’étoffe, il se retournait vivement pour y revenir de nouveau. Enfin, les chevaux sont entrés et le taureau a voulu pousser, soulever, renverser son adversaire, plus ou moins longtemps, mais toujours de manière intense.
En résumé, le taureau a fourni sans répit d’abord les mêmes efforts qu’un sprinter, puis ceux d’un haltérophile, et ce dans un temps très bref. Quel est alors son état physique à la sortie des chevaux ?
Au niveau musculaire, il a fortement entamé sa réserve de glycogène. Après les travaux effectués par l’INRA en partenariat avec l’AFVT, nous savons en effet que les muscles de la majorité des taureaux sont surtout composés de fibres oxydatives permettant un effort plus prolongé mais moins intense et cette relative carence en fibres glycolytiques va obliger l’animal, pour conserver ses capacités pour la faena de muleta, à puiser dans ses réserves sauf s’il parvient à capter suffisamment d’oxygène externe. Dans le cas contraire, il risque de devenir rapidement inapte au combat. De plus, les muscles de ses membres sont «engourdis».
Au niveau circulatoire, l’effort produit contre le peto du cheval provoque une hyper congestion, une hyperhémie et une cyanose, au niveau notamment du morillo, mais aussi de tout l’avant du taureau. Là encore, l’apport d’oxygène est indispensable pour récupérer une partie des facultés motrices de l’encolure déjà diminuées par les lésions due à la pique. Sans cet oxygène, le taureau présentera de la faiblesse et les chutes seront fréquentes.
En conséquence, d’un point de vue purement physiologique, il est indispensable que le taureau s’oxygène après le premier tiers, et c’est bien ce qu’avaient déjà compris les auteurs des premiers traités de tauromachie quand ils instituèrent le tercio de banderilles. Car s’il est bien mené, c'est-à-dire rapide, avec un minimum de passes de cape et sans passages à faux, le taureau y court sur de faibles distances, toujours la tête en l’air et sans mouvements brusques.
Au contraire, si la brega est difficile, s’il faut placer et replacer l’animal qui va alors charger la cape en baissant à nouveau l’encolure, ou s’il a tendance à couper les terrains et donc à produire des efforts musculaires supplémentaires aussi brusques qu’inutiles, on obtiendra l’effet totalement inverse de ce que l’on cherche.
Et
c’est bien pourquoi la réponse à la question ne peut être
que partagée. L’idéal serait en fait que, comme pour la suerte
des piques, le matador ait la possibilité de décider, avec l’accord
de la présidence, du nombre de paires de banderilles qu’il souhaite voir
poser. Car la règle des trois paires avec quatre banderilles obligatoires
en place n’a pas de sens, toujours d’un point de vue physiologique. Un taureau
manso, sans charge, à qui il faut dix passes de cape pour pouvoir poser
un bâtonnet, sortira physiquement inapte pour la faena de muleta si l’on
veut absolument respecter ce règlement. Au contraire, un taureau aux
mains d’un matador-banderillero expert, qui ne lui fera donner aucune passe
par un peón mais le fera courir de manière régulière
et sans à-coups, supportera allègrement la pose de trois paires.
La meilleure preuve en est que l’état physique des taureaux banderillés
par El Fandi est souvent excellent même après une quatrième
paire, et si la faena qui suit n’est malheureusement pas toujours du niveau
que l’on espèrerait, la faute n’en incombe pas forcément à
l’animal…
En
conclusion, et bien que les raisons soient différentes, l’avis du vétérinaire
rejoint celui de l’aficionado. Si le taureau est normalement bon, et si le tercio
est mené dans les règles de l’art, la pose des banderilles est
utile au bon déroulement de la lidia puisqu’elle aidera l’animal à
conserver des facultés physiques suffisantes.
Dans
tous les cas contraires, elle est inutile et peut même
être parfois néfaste. Mais reconnaissons qu’elle nous manquerait
pourtant …
Yves CHARPIAT
Vice-président
de l’AFVT
Vice-président de la Peña Angelina